« Ecrire, c’est avoir une très haute conscience de soi-même, et c’est avoir conscience que l’on n’est pas à la hauteur, que l’on n’y a jamais été. »
Christian Bobin
Ecrivain ? Je suis plutôt nomade. Voyageuse infatigable à la recherche de ses pâturages et des points d’eau. Voyageuse entre les signes et les syllabes. Bohémienne de la parole, au sourire d’argile et à la mémoire remplie d’échos. Tu es une feuille blanche. Une feuille noircie par l’encre de tes veines. Tu es livre qui annule l’oubli. Toi, feuille blanche, tu vivras mille ans. Tu vivras un instant. La parole se chargera de te porter à travers les siècles, ou les secondes, au-delà des frontières réelles ou imaginaires. La nature et la vérité sont mes seules maîtresses pour me guider sur toi.
Ecrivain ! Je suis plutôt artisan. Comme quelqu’un qui travaillerait le bois ou le fer. Je travaille les mots avec plus ou moins de bonheur. Tel un carreleur qui pose ses petites pièces de marbre ; mariant les couleurs, associant les formes pour fixer un fragment de vie, un morceau de soleil ou le rire d’un enfant. Ainsi, je vais sur ma feuille vierge. Tel un carreleur. Mes lettres sont autant de petites pièces, de carreaux, de formes, autant de couleurs, de rêves… Telle une suite d’images, l’une après l’autre, j’en fais une mosaïque. Peut-être pas la plus belle ni la plus complète, mais la plus étrange, la plus surprenante, la plus réelle. Mes personnages, mes situations, mes idées… sont autant de miroirs pour l’âme d’une vie en route. Autant de signes. Autant d’appels. Autant de cris. Autant de soleils.
La beauté est relative, dit-on. L’écriture aussi. On ne peut l’admirer que comme une toile. L’apprécier comme une symphonie. Les comptes viendront après. Mes mots sont mes outils de travail. La langue est mon matériau. Comme un menuisier, je scie, je rabote, je sculpte, je ponce, je vernis… Et de la langue de bois, je voudrais faire un objet précieux, un meuble rare; comme une étoile ou un poème. Je pars à la recherche de la vérité. À la recherche de l’aube nouvelle et de l’arbre. À la recherche de moi-même.
Feuille blanche tu es le territoire de ma blessure. Et tu vas t’exposer à la flamme, à l’insulte, à la déchirure, à la honte pour revendiquer le printemps et l’espoir. L’espérance habite mon cœur meurtri, et telle une eau douce, elle caresse le chant interrompu de la terre. Tant que ma parole sera pure, elle donnera des ailes à l’horizon.Tel un artisan, je vais dans ma solitude. Avec mes petites pièces de marbre, avec mes petits mots qui coulent en paroles pour désaltérer la soif de ceux qui m’écoutent, qui m’aiment. Mon discours traverse toutes les mémoires, toutes les lumières, toutes les grandeurs et toutes les faiblesses réunies. Qu’importe finalement la couleur de mes mots. Seul leur poids compte. Mes mots, des couleurs. Des corps habités par le chant des rivières. La nuit n’a pas d’importance. Ma mémoire échappe aux rides des siècles; accrochée à mon rêve immense : l’espoir d’un jour meilleur! Car en même temps, je voudrais dire quelque chose de consolant, comme de la musique. Je voudrais dépeindre des hommes ou des femmes avec un certain degré d’éternel, porteurs simplement du rayonnement et la vibration de la vie donnée ou reçue. Toute aventure humaine est faite de ces rencontres. Ils m’ont apporté, tous, une certitude : en dépit de tout sens, la vie vaut le coup d’être vécue.
